Un Autre Regard :
Voir la vie autrement
Le portrait d’un homme qui a transformé chaque obstacle en tremplin — du cécifoot au manga, en passant par la kinésithérapie.
Il y a des histoires qui forcent le respect. Celles où l’adversité, loin de briser, forge. Celles où l’on ne demande pas la pitié, mais l’égalité. L’histoire que vous allez lire est de celles-là : celle d’un homme déficient visuel depuis sa naissance, kinésithérapeute diplômé, footballeur de haut niveau, militant de l’accessibilité culturelle — et désormais héros de manga.
Une vie forgée dans l’adversité
Naître avec une déficience visuelle, c’est apprendre dès les premiers instants que le monde n’a pas été conçu pour vous. C’est composer, négocier, s’adapter en permanence. Mais c’est aussi, pour certains esprits exceptionnels, une formidable école de résilience. Tel est le fil conducteur de cette histoire, celle d’un jeune homme qui n’a jamais accepté que son regard différent sur le monde soit une limitation.
L’enfance se déroule dans un milieu ordinaire, où les épreuves sont nombreuses mais jamais insurmontables. L’adolescence, elle, prend un tournant décisif avec l’entrée à l’Institut National des Jeunes Aveugles Louis Braille — un environnement où le handicap cesse d’être une exception pour devenir une réalité partagée, une communauté, un tremplin. C’est dans cet entre-deux, entre le monde ordinaire et le monde adapté, que se forge une identité à la fois singulière et profondément humaine.
Les années qui suivent confirment cette soif d’intégration et de dépassement. Une première incursion à l’université de psychologie témoigne d’un appétit intellectuel insatiable, d’une curiosité pour l’être humain, pour ses mécanismes internes, ses fragilités et ses forces. Cette expérience, bien que n’aboutissant pas à un diplôme dans ce domaine, nourrit une vision du soin et de l’accompagnement qui se révélera décisive dans la suite du parcours.
« Il ne s’agit pas de nier les difficultés, mais de choisir ce que l’on en fait. »
Le cécifoot : bien plus qu’un sport
En 2016, deux aventures démarrent en parallèle, et leur simultanéité n’est sans doute pas anodine. D’un côté, les premières foulées sur un terrain de cécifoot — ce football à cinq adapté aux déficients visuels, où les joueurs évoluent les yeux bandés, guidés par la voix de leurs coéquipiers et le son du ballon. De l’autre, l’entrée dans les couloirs de l’IFMK Valentin Haüy, l’Institut de Formation en Masso-Kinésithérapie rattaché à l’Association Valentin Haüy, pour entamer des études de kinésithérapeute.
Ces deux engagements parlent d’une même philosophie : le corps comme outil d’émancipation. Sur le terrain, le cécifoot n’est pas un passe-temps — c’est une discipline exigeante, physiquement et mentalement éprouvante, qui demande une précision et une confiance envers l’autre que peu de sports sollicitent à ce degré. Dans les salles de formation, il s’agit d’apprendre à soigner, à rééduquer, à accompagner des patients dans leur propre quête de mobilité et d’autonomie.
La progression sportive est remarquable. En 2023, après plusieurs années de pratique et de compétition, l’intégration au FC Cécifoot Précy-sur-Oise marque un cap. Cette équipe, qui se distingue dans le haut du tableau du championnat de France de cécifoot, incarne un niveau d’excellence qui n’est accessible qu’à ceux qui conjuguent talent naturel et travail acharné. Y porter le maillot, c’est rejoindre une élite sportive — une élite discrète, peu médiatisée, mais d’une intensité compétitive que les connaisseurs du milieu savent reconnaître.

Kinésithérapeute et militant de l’accessibilité
En 2022, le diplôme de kinésithérapeute est obtenu. Un aboutissement qui clôt six années de formation intense, marquées autant par les défis académiques que par les adaptations nécessaires pour suivre un cursus initialement pensé sans lui. Ce diplôme n’est pas seulement une récompense personnelle : il est le symbole d’une possible réconciliation entre le monde du handicap et celui des professions de santé.
Mais la vie professionnelle ne s’arrête pas à la salle de soin. Dès 2019, un engagement associatif fort vient enrichir le parcours. L’adhésion à Mangomics Access — association dont la mission est d’adapter les mangas et comics pour les personnes empêchées de lire, au premier rang desquelles les déficients visuels — révèle une sensibilité particulière à la culture et à son accès universel.
Car la culture, tout autant que le sport ou la médecine, est un droit. Et le manga — cette forme narrative japonaise qui a conquis des générations entières à travers le monde — demeure largement inaccessible à ceux qui ne peuvent pas le voir dans sa forme originale. Adapter ces œuvres, les rendre perceptibles par d’autres canaux sensoriels, c’est ouvrir des portes là où il n’y avait que des murs. Un acte militant, autant qu’un acte d’amour pour un medium que l’on chérit profondément.
Les Jeux Paralympiques 2024 : une rencontre décisive
À l’automne 2023, dans l’effervescence qui précède les Jeux Paralympiques de Paris 2024, une rencontre allait changer le cours de cette histoire déjà bien remplie. La Fondation IPSEN, engagée dans la promotion du handicap et de l’accessibilité culturelle, travaille alors à la réalisation d’un manga pédagogique consacré aux disciplines paralympiques. Son titre : Jeux d’été 2024.
L’objectif de ce projet ambitieux est limpide : permettre au plus grand nombre de comprendre en quoi consiste chaque discipline paralympique, en utilisant le manga — populaire, accessible, universel — comme vecteur de transmission. Pour le chapitre consacré au cécifoot, la Fondation IPSEN cherche une voix authentique, quelqu’un qui incarne cette discipline de l’intérieur. Le choix se porte sur notre protagoniste.
La rencontre avec la cheffe de projet se révèle bien plus féconde que le simple cadre de cette collaboration. Intriguée par la richesse et la cohérence d’un parcours qui mêle sport de haut niveau, engagement associatif et vocation soignante, elle formule alors une idée : et si l’on faisait un manga de cette vie entière ? Une vie qui, par son arc narratif, ses épreuves surmontées, ses engagements pluriels, semblait déjà écrite pour la case et le récit graphique.
« Votre vie mérite d’être racontée — pas seulement pour vous, mais pour tous ceux qui doutent encore de ce qu’ils peuvent accomplir. »
La naissance d’Un Autre Regard
La proposition est acceptée sans hésitation. Comment pourrait-il en être autrement, pour un passionné de manga qui a consacré une partie de sa vie à rendre ce medium accessible ? Quelques mois plus tard, après que les Jeux Paralympiques de Paris ont illuminé l’été 2024 et braqué les projecteurs du monde entier sur le para-sport, la cheffe de projet revient avec une confirmation : le projet manga est officiellement lancé.
La mise en œuvre est confiée à l’école Bonjour France-Japon, établissement formant des étudiants aux arts du manga et de la bande dessinée nippone sur le sol français. Ces jeunes artistes en devenir se voient confier une mission de taille : écouter, comprendre, puis transposer en images et en mots une vie entière. Un défi créatif autant qu’humain, qui suppose une immersion profonde dans un univers qui leur était jusqu’alors étranger.
La collaboration dure une année complète. Douze mois de va-et-vient entre la matière brute d’une existence — les souvenirs, les anecdotes, les émotions — et le langage propre au manga, avec ses codes graphiques, son découpage, sa façon si particulière de dilater ou de comprimer le temps. Le résultat, annoncé en décembre 2025, se nomme Un Autre Regard : Voir la vie autrement.
Un manga, une vie, un message universel
Le manga embrasse la totalité d’un parcours. Il s’ouvre sur la naissance, plonge dans l’enfance vécue en milieu ordinaire — avec tout ce que cela implique de regards curieux, d’adaptations silencieuses, de petites victoires quotidiennes invisibles aux yeux des autres. Il traverse ensuite l’adolescence à l’Institut National des Jeunes Aveugles Louis Braille, où le handicap n’est plus une exception mais une norme partagée, et où l’identité se construit différemment.
La vie de jeune adulte à l’université de psychologie, les premières années de cécifoot, l’engagement au sein de l’association Mangomics Access : chacune de ces étapes trouve sa place dans le récit graphique. Le tout est nourri d’anecdotes savoureuses, de moments de vie qui donnent chair et chaleur à une trajectoire qui pourrait, sans cela, paraître trop parfaite, trop linéaire. Car la vraie vie n’est jamais un plan maîtrisé — elle est faite de hasards, de rencontres imprévues, de détours qui, rétrospectivement, semblaient inévitables.
Et parce qu’un bon manga ne saurait se cantonner au strict documentaire, Un Autre Regard s’autorise quelques touches de fantaisie. Des envolées imaginaires, des métaphores visuelles, des moments où la narration s’affranchit du réel pour mieux en saisir l’essence. C’est dans cet équilibre subtil entre témoignage et fiction que le manga trouve toute sa puissance.
Au fond, ce que raconte ce manga dépasse largement le seul destin de son protagoniste. Il parle à toutes celles et tous ceux qui ont un jour douté de leur place dans le monde. À ceux qui ont été regardés différemment, traités différemment, à qui l’on a dit — implicitement ou explicitement — que certaines choses n’étaient pas pour eux. Il leur dit : vous avez tort. Il leur montre, cases après cases, qu’un autre regard sur la vie n’est pas une infirmité. C’est une force.
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Un projet au carrefour du sport, de la culture et du soin
Ce qui frappe, au terme de ce récit, c’est la cohérence profonde d’un parcours qui pourrait sembler éclaté en surface. Sport de haut niveau, études de santé, militantisme culturel, manga autobiographique : autant de territoires qui, dans notre société qui aime compartimenter les identités, semblent ne pas appartenir à la même personne.
Et pourtant. Le fil conducteur est là, évident une fois qu’on l’aperçoit : l’accessibilité. Accessibilité du corps, que la kinésithérapie cherche à restaurer. Accessibilité du terrain de sport, que le cécifoot rend possible pour ceux qui ne voient pas. Accessibilité de la culture, que Mangomics Access s’emploie à construire, manga après manga, comics après comics. Et accessibilité du récit de soi, enfin, que Un Autre Regard offre en partage à tous les lecteurs.
La Fondation IPSEN et l’école Bonjour France-Japon ont eu le mérite de reconnaître dans cette histoire un potentiel qui dépasse le simple témoignage. En lui donnant la forme du manga — populaire, visuel, transgénérationnel — ils ont choisi le bon véhicule pour un message qui mérite d’atteindre le plus grand nombre. Le FC Cécifoot Précy-sur-Oise, de son côté, continue d’incarner sur les terrains cette philosophie du dépassement — chaque match, un nouveau chapitre.
Il reste à espérer que cet ouvrage, né de la convergence de tant de volontés et de talents, trouvera son chemin jusqu’aux mains de ceux qui en ont le plus besoin : les jeunes déficients visuels qui cherchent des modèles, leurs familles qui cherchent de l’espoir, et tous les autres, voyants, qui ont parfois besoin qu’on leur rappelle que voir ne suffit pas — qu’il faut surtout regarder autrement.
Article rédigé en avril 2026 | Blog UNAKAM France | Tous droits réservés